CONSTANTINOPLE


CONSTANTINOPLE
CONSTANTINOPLE

Les Byzantins usaient ordinairement, pour désigner la capitale de leur Empire, de trois termes qui correspondent à son origine, à son rôle dans la vie politique, à sa suprématie économique et culturelle: ils l’appelaient soit la «ville de Constantin » ( 狀諸益靖精見益精晴益礼羽神礼凞晴﨟), soit la «nouvelle Rome », soit la «reine des villes» (ou simplement la «reine», 兀 廓見靖晴凞晴﨟). De fait, aucune nation peut-être n’a donné plus d’importance à sa capitale, et cette particularité explique bien des traits remarquables de l’État byzantin, par exemple la fréquence et la gravité des révolutions de palais ou des mouvements populaires, la pesanteur de la centralisation administrative, l’immense prestige du patriarcat byzantin qui survécut longtemps à la chute de l’Empire. On peut même dire que Constantinople, comme l’ancienne Rome, mais d’une autre manière, a créé l’empire dont elle devait devenir la capitale: en déplaçant vers l’est le centre de gravité du vieux monde romain, Constantin assurait à l’Orient grec une cohésion qu’il n’avait jamais connue, mais en même temps rendait inévitable à plus ou moins long terme l’abandon de la pars occidentalis . Une monarchie de tradition romaine dans un cadre grec, tel sera bien l’Empire byzantin.

La «ville de Constantin» et sa fondation

Peu de souverains ont fait l’objet de discussions aussi passionnées que Constantin. La création de Constantinople n’a pas échappé à ces controverses: l’empereur a-t-il voulu remplacer Rome, ou la dédoubler, ou simplement laisser après lui une grande cité qui portât son nom? La question n’est pas tranchée. Ce qui est certain, c’est que depuis le IIIe siècle les empereurs résidaient de moins en moins à Rome, qui était trop loin des frontières, isolée dans une Italie en pleine décadence, à l’écart de l’axe commercial Rhin-Danube, qui avait supplanté l’axe méditerranéen. Sans doute, si Constantin, qui avait déjà plusieurs fois changé de résidence pour des raisons stratégiques, a finalement choisi la vieille cité grecque de Byzance en 324, c’est que l’intérêt de sa position lui avait été démontré par la campagne de 322-323 contre Licinius: à condition d’être suffisamment fortifiée, elle pouvait constituer une excellente base pour les opérations militaires sur le bas Danube, qui était alors la frontière la plus vulnérable. D’autre part, si Constantin cherchait une ville apte à un grand développement économique, située au croisement de plusieurs grandes routes commerciales, plus facile à ravitailler que Rome en blé d’Égypte, en produits manufacturés d’Asie – voire en fonctionnaires (grâce à la proximité des centres intellectuels de l’Orient) –, il ne pouvait trouver mieux que Byzance, admirablement établie sur un promontoire facile à défendre et pourvue du port naturel très sûr qu’était l’estuaire de la Corne d’Or. Si l’empereur avait simplement voulu créer en Orient une base stratégique inexpugnable, il n’aurait pas conçu pour elle un plan aussi colossal, il n’aurait pas cherché à y attirer en masse de nouveaux habitants – en particulier des membres du Sénat romain – en étendant à son sol les privilèges de l’ancienne Rome, tels que le ius italicum et l’annone, cette dernière attribuée à tout possesseur d’un immeuble nouvellement bâti.

Commencée probablement dès la fin de 324, date de la consécration de son sol, la ville – trop hâtivement édifiée d’ailleurs, et encore loin d’être terminée – fut inaugurée le 11 mai 330 en une cérémonie païenne et chrétienne à la fois. Il est à remarquer que, si Constantin y fixa aussitôt sa résidence, il ne lui octroya pas le statut administratif de l’ancienne Rome: elle fut gouvernée par un simple proconsul, qui ne sera remplacé que sous Constance par un préfet de la ville, et ses sénateurs n’eurent pas rang de clarissimes. Plus nette encore était l’infériorité de la nouvelle Rome sur le plan religieux: son évêque demeurait suffragant du métropolite d’Héraclée-Périnthos. À aucun moment Constantin, qui avait solennellement installé la Tyché de Rome dans sa nouvelle fondation, ne songea à faire de celle-ci une capitale chrétienne.

La «nouvelle Rome» et ses institutions

Quelles que fussent les intentions exactes de son fondateur, Constantinople, siège désormais stable d’un gouvernement de plus en plus centralisé, sanctuaire du culte impérial, ne pouvait tarder à modeler ses institutions sur celles de l’ancienne Rome: ce fut chose faite dès le IVe siècle.

Le rôle éminent du préfet de la ville

Un préfet de la ville – dont le titre sera hellénisé sous le nom d’« éparque » – apparaît en 359. Comme son collègue de Rome, il a pour charge de rendre effective l’autorité impériale dans le ressort de la capitale, jusqu’à 100 milles au-delà des murs. En fait, sa puissance est plus grande que celle de l’ancien praefectus urbi : il a sous ses ordres les services de l’annone et des vigiles qui, à Rome, ne dépendaient pas de lui; Justinien a en effet remplacé le préfet des vigiles par un préteur des dèmes qui est subordonné à l’éparque et chef des corps de policiers et de pompiers établis dans chacune des quatorze régions de la capitale (division imitée de l’ancienne Rome). L’annone disparaîtra au VIIe siècle, mais l’éparque restera responsable du ravitaillement de la ville. D’autre part, la disparition de la préfecture du prétoire (fin du IXe s.) fait de la juridiction de l’éparque la plus haute de l’Empire: il s’installe au prétoire et préside même, jusqu’au XIe siècle, le tribunal de l’empereur en l’absence de celui-ci. Enfin, en tant que responsable de l’ordre public, l’éparque contrôle les corps de métiers, comme à Rome. Mais, à la différence de Rome, Constantinople est un grand centre industriel et commercial, et l’éparque, qui surveille étroitement la qualité de la production, en vient à jouer un rôle économique de plus en plus important. Son rôle politique, en revanche, diminue sous la dynastie militaire des Comnènes, dans une ville de plus en plus envahie par les marchands latins qui échappent à sa juridiction. La fonction, sinon le titre, disparaît en 1204.

En principe, l’éparque administre la ville conjointement avec le Sénat, qu’il préside et représente devant l’empereur, et dont les membres ne relèvent juridiquement que de lui. En fait, le Sénat de Constantinople, s’il a joué constamment un rôle non négligeable dans l’Empire, a cessé très rapidement d’être un organe d’administration municipale. Celle-ci, cependant, est caractérisée par un élément que n’a pas connu la vieille Rome: l’importance politique prise par les factions du cirque, les dèmes, durant les trois premiers siècles de l’Empire.

La lutte des factions

Les dèmes sont à la fois des associations sportives dont les cochers du cirque portent les couleurs (le bleu et le vert), des milices qui participent à la défense de la ville comme à la construction et à l’entretien des remparts, enfin de véritables partis politiques implantés dans des quartiers différents, et qui représentent des milieux et des intérêts divers: les Bleus sont plutôt dirigés, semble-t-il, par les propriétaires fonciers, les Verts par la bourgeoisie commerçante et industrielle. À partir du Ve siècle, des divergences religieuses viennent renforcer leur antagonisme quand les Verts se mettent à soutenir le monophysisme. Comme chaque empereur, suivant ses options politiques, doctrinales ou fiscales, favorise forcément l’une ou l’autre faction, leur rivalité en est constamment attisée et éclate souvent en émeutes: s’il arrive que les deux partis, également mécontents, fassent cause commune contre l’autorité impériale, c’est le régime lui-même qui risque d’être emporté; il s’en fallut de bien peu en 532 (sédition Nika). Ce fut peut-être pis encore sous le règne de Phocas (602-610), durant lequel la lutte des Bleus et des Verts, étendue à tout l’Empire (car les dèmes avaient des ramifications dans toutes les grandes villes de province), dégénéra en une guerre civile qui laissa l’État sans défense contre l’invasion perse. Une réaction s’ensuivit: si les dèmes avaient l’utilité d’être le seul contact du souverain avec le peuple – à la faveur des grands rassemblements de foule dans l’Hippodrome – le climat d’anarchie qu’ils entretenaient n’était plus compatible avec la sécurité extérieure. Sous la rude dynastie des Héraclides (VIIe s.), ils furent à ce point domestiqués qu’au IXe siècle ils n’existaient plus que comme corps de parade, figurants indispensables des fêtes officielles, sous l’autorité des «démarques» et des «démocrates» qui avaient pris rang dans la hiérarchie des fonctionnaires.

Cependant le régime des dèmes ne disparut pas sans avoir marqué pour toujours la sensibilité politique du peuple constantinopolitain. La capitale de l’Empire resta une cité nerveuse, inquiète, prompte à l’émeute comme à la panique, et dont les souverains ne pouvaient impunément ignorer ou négliger l’opinion. Il y eut beaucoup plus d’empereurs faits ou défaits par la rue à Constantinople qu’à Rome.

La «reine des villes» et ses monuments

Chacun connaît la page où Villehardouin décrit l’émerveillement – et la convoitise – des croisés à la vue de la ville impériale: «Et sachiez que il n’i ot si hardi cui la chars ne fremist...» Constantinople fut, jusqu’aux Temps modernes, la plus belle réussite de l’urbanisme occidental, pour son malheur, du reste, car sa richesse et sa beauté incomparables attirèrent sur elle l’insatiable cupidité des Latins.

La population

C’était, en étendue, une ville énorme. Comme pour toutes les grandes cités antiques, le problème du nombre de ses habitants a suscité de longues et fastidieuses controverses, qui ne pourront sans doute jamais être tranchées. Sa population, formée du noyau byzantin primitif auquel s’ajoutèrent très rapidement des éléments venus de toutes les régions d’Orient, puis d’Occident, ne semble cependant pas avoir dépassé le demi-million au temps de sa plus grande prospérité. Au XVe siècle, à la veille de la chute de la ville, elle était tombée bien au-dessous de 100 000 habitants, mais la superficie de la cité, à l’abri de ses murailles imprenables, n’avait pas diminué: aussi était-elle à demi déserte. Ce qui restait de ses anciens quartiers formait, dès qu’on s’éloignait du rivage, des îlots épars au milieu des ruines, des jardins, voire des champs labourés.

Le site et le plan général de la ville

Le site de la ville est un vaste promontoire triangulaire qui s’avance vers l’est, et dont le relief assez accusé nécessita de grands travaux de terrassement. Avec un peu de bonne volonté, on pouvait, comme à Rome, y reconnaître sept collines: six vallonnements bordant d’est en ouest la Corne d’Or et une large éminence occupant la partie sud-ouest du plateau. Le cœur de la nouvelle Rome se situait sur les deux premières collines, à l’extrémité est du promontoire, là où s’élevait la vieille Byzance, au pied de l’Acropole. Il était constitué par deux grandes places: à l’est, l’Augustéon, rectangulaire, autour duquel s’ordonnaient au nord Sainte-Sophie et les bâtiments du Patriarcat, à l’est le palais de la Magnaure, au sud le Grand Palais et l’Hippodrome; plus à l’ouest, le forum de Constantin, dont la forme ovale imitait, disait-on, celle de l’Océan, rassemblait, autour de la Tyché de la ville et de la statue de son fondateur, les bâtiments du Prétoire et le palais du Sénat. Les deux places étaient reliées par la Régia , large rue à portiques où étaient installées les boutiques des changeurs et des argentiers, ce qui en faisait le principal centre des affaires. La Régia n’était elle-même que la première section de la Mésè («rue centrale»), artère principale de Constantinople qu’elle traversait d’est en ouest, et le long de laquelle on rencontrait d’autres places importantes, tels le forum Tauri (ou de Théodose) où se faisaient les réceptions des ambassadeurs étrangers, et le forum d’Arcadius. Vers le milieu de la ville, la Mésè se divisait en deux branches qui se ramifiaient à leur tour pour atteindre les diverses portes de l’enceinte. Toutes ces grandes rues, soigneusement pavées, étaient bordées de vastes portiques à un ou deux étages, les ’ 﨎猪礼凞礼晴, qui donnaient à la capitale son aspect le plus caractéristique, et servaient à la fois de souks, d’abris contre la pluie, de salles de réunion et de refuges nocturnes pour les vagabonds.

Les monuments

Constantinople, capitale politique et religieuse, grand centre commerçant, se distinguait par le nombre de ses palais, de ses édifices administratifs, de ses églises, de ses marchés, de ses ports et de ses maisons de tolérance. On comptait, dans la ville même, une vingtaine de palais impériaux, qui n’ont d’ailleurs pas tous existé en même temps, et autant dans la banlieue. Le principal d’entre eux était le Grand Palais, fouillis d’édifices, de cours, de jardins et d’églises qui couvrait 100 000 mètres carrés, et dont l’énormité même causa la ruine lorsque les Paléologues n’eurent plus assez de ressources pour l’entretenir. À l’époque des Comnènes déjà, les souverains résidaient au palais des Blachernes, plus sûr, mitoyen du mur de Théodose à l’endroit où il rejoint la Corne d’Or. Parmi les autres édifices publics, il faut mentionner au moins la Basilique, magnifiquement ornée de statues, où était peut-être installée l’Université, et le Milion, sorte d’arc de triomphe situé non loin de Sainte-Sophie, et qui était le point de départ des routes européennes de l’Empire. Un autre genre de monuments remarquables est constitué par les aqueducs et les citernes indispensables pour alimenter en eau, dans une région pauvre en sources, la population d’une grande cité. L’aqueduc de Valens, qui subsiste et fonctionne encore, traversait toute la ville parallèlement à la Mésè. Les citernes, couvertes ou non, étaient extrêmement nombreuses et sont en grande partie conservées: la plus connue est celle de Philoxène, dite Bin-bir-direk («mille et une colonnes», en réalité 224), dont la contenance dépasse 40 000 mètres cubes. Le monument civil le plus populaire, l’Hippodrome, n’était pas proprement byzantin: il datait de Septime Sévère, mais les empereurs chrétiens l’avaient magnifiquement orné avec les dépouilles de l’Égypte, de Delphes et de Rome.

Constantinople possédait, à l’époque de sa plus grande splendeur, plus de 500 églises (en comptant les multiples chapelles de couvents). Parmi les plus vénérées, on peut citer – outre Sainte-Sophie, la «Grande Église», qui fut toujours le centre de la vie religieuse de Byzance – l’église des Saints-Apôtres, nécropole des empereurs byzantins, et dont on faisait remonter la construction à Constantin; la Néa bâtie à grands frais par Basile Ier (867-886) et dont la richesse n’avait d’égale que l’étrangeté de sa collection de reliques (la trompette de Josué, la corne du bélier d’Abraham, du bois de la vigne de Noé, etc.); l’église de la Vierge des Blachernes où l’on conservait le palladium de Constantinople, le voile de la Vierge que l’on promenait en procession le long des remparts quand la ville était assiégée. Beaucoup d’entre elles avaient leurs fêtes propres, qui attiraient les fidèles des quartiers les plus lointains.

Constantinople (Empire latin de) ou Empire latin d'Orient
empire (1204-1261) fondé par les croisés après qu'ils eurent pris Constantinople; miné par des querelles intestines, il s'effondra sous les coups de Michel Paléologue, qui restaura l'Empire byzantin.
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Constantinople
(anc. Byzance, auj. Istanbul), v. fondée en 324 par Constantin Ier le Grand, elle fut la cap. de l'Empire romain d'Orient, ou Empire byzantin, de 330 à 1453. De 1204 à 1261, elle fut la cap. de l'Empire latin de Constantinople. Occupée par les Turcs (depuis 1453), elle reçut son nom actuel: Istanbul. (V. Byzance et Istanbul.)

Encyclopédie Universelle. 2012.

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